CARNETS DE VOYAGE

Ces textes ont accompagné les Romans-photos que nous envoyions comme newsletter
durant le voyage de présentation du film début 2013.


PALESTINE

[Un article est paru autour de cette étape
sur la version papier du journal Article 11, le voici en ligne.]

Jénine, Ramallah, Naplouse, Bethléem et Jérusalem. Les cinq premières projections en Palestine nous ont enfin permis de commencer à utiliser le film comme un passe-frontières. Tout comme Ponte Radio utilisait le théâtre pour construire une situation partagée par des personnes aux contextes différents, nous prenons le film comme une clé nous permettant de revenir sur les dernières traces laissées après le tournage, il y a deux ans.  

La première semaine passée à Jénine a été plutôt complexe. Entrée en Israël, d'innombrables demi-tours en Cisjordanie avec notre voiture louée, perdus entre colonies et routes sans indications, un cinéma vide depuis 25 ans (22 ans détruit, puis boycotté depuis qu'il est reconstruit), et puis les dvd et les affiches qui ne sont arrivés que la veille de la projection. Face à tous ces murs nous avons "choucrouté" (comprendre "nous avons créé des شقوق" = fissures) : repas et cafés avec les familles, football avec les jeunes, impressions d'affiches sur place, tout se passait comme si nous avions quitté Jénine il y a deux jours.

Nous avons loué un mini-bus pour permettre aux jeunes et à leurs copains de venir depuis le village de Birquin (dans les collines voisines de Jénine) jusqu'au cinéma. Ainsi, le samedi 19 au soir, environ 70 personnes étaient présentes, et pour la grande majorité c'était la première fois dans une salle de cinéma. Première victoire, nous sommes là, le film se déroule, et le public prend la parole à la fin. Un moment très émouvant pour nous, pour le familles qui ont beaucoup apprécié, pour plusieurs personnes qui étaient là et qui nous ont dit n'avoir jamais eu l'occasion de voir un tel film, et puis pour le cinéma, qui voyait qu'un projet réellement proche des gens pouvait ramener du monde dans ce cinéma, même s'il ne contient pas autant d'action qu'un "The Expandables 2" (au programme la même semaine, mais resté sans audience).

Ce soir là, Diseponti nous permettait de faire tomber un autre mur.

 

Les autres projections nous ont permis de se retrouver devant des gens complètement extérieurs au projet. Les contextes ont varié : institution française à l'étranger pour Ramallah et Naplouse, université à Bethléem et cinéma palestinien à Jérusalem. Le public changeait suivant les lieux mais les discussions restaient très intéressantes. 10 personnes à Ramallah dont le jeune Mohammad qui parlait de son expérience avec Ponte Radio et Samir Harb qui interprétait Ponte Radio par l'élargissement de nos cartes géographiques personnelles (c'est lui qui introduit la Palestine dans le film comme un pays ne contrôlant ni ses entrées ni ses sorties). Une quarantaine de personnes à Naplouse et une discussion autour de la continuité que l'on peut donner à ce genre d'initiative, pour ne pas laisser les jeunes face à de fausses illusions. Grand sujet que l'on a du écourter au bout d'une heure pour laisser fermer le centre, mais des échanges très riches avec des Palestiniens très intéressés. À Bethléem l'idée était chouette d'intervenir dans un cours de cinéma, mais hélas l'initiative n'avait pas été préparée. Projection interrompue pour répondre à une remarque choc de la part d'une jeune étudiante : "Je ne comprends rien à votre film, pourquoi faites-vous tout ce que les profs nous disent de ne pas faire!" Le voyage s'est achevé sur une très belle soirée au cinéma Al Quds du centre culturel Yabous à Jérusalem. Une quarantaine de personnes encore, Français, Anglais, Palestiniens, et même une Israélienne, pour une projection très agréable. Les dernières personnes restées pour la discussion nous ont profondément touché par leurs commentaires : "un film unique, qui laisse le temps de voir", "un film à projeter aussi en Israël pour donner à voir la vie de l'autre côté", "un film qui nous plonge au coeur des choses".

 

Nous partons le coeur très chargé de la Palestine, nous y avons consolidé notre famille, et rencontré encore de nouveaux amis, les 6h d'interrogatoire à l'aéroport et les 4h au départ en valent vraiment la peine, nous serons de retour. Un dernier souvenir : l'interview de Omar et Mohammad (deux jeunes du projet Ponte Radio) sur la radio palestinienne Panet, nous les écoutions dans la voiture, une fissure dans les médias! (enregistrement disponible sur le tumblr)

 

Départ pour une escale à Toulouse avant le Liban. Quelques minutes après le décollage nous survolions Tyr, mais on attendra une trentaine d'heures avant de pouvoir y arriver.

 

 

LIBAN


Entrer dans un contexte, y agir et finalement se faire reconnaître par ses composantes comme part de celui-ci. C’est notre réflexion d’hier soir avec Jules. En Palestine nous étions entrés dans des maisons, nous avions rencontré l’intimité de plusieurs familles, et elles nous avaient complètement ouvert les portes de chez eux, après l’expérience de Ponte Radio, puis celle du tournage de Diseponti. Ce sont des liens de confiance énorme qui se sont tissés, qui laissent aujourd’hui la possibilité de retourner à Jénine et compter sur ces gens. Au Liban c’est moins au travers des familles que part les amitiés nouées là-bas que nous avons fait notre voyage. Le premier soir où nous sommes arrivés à Tyr, de nuit, les rues vides, deux personnes nous ont interpellées dans la rue en m’appelant par mon prénom, Clément. Certes j’ai passé huit mois en tout dans cette petite ville, et les personnes sur qui nous sommes tombés étaient l’ancien voisin et un ami proche ; mais quand même, nous avons alors eu la sensation à cet instant, d’avoir laissé une emprunte derrière nous. Cela s’est reproduit maintes fois durant notre séjour à Tyr.

 

La première projection à l’école fut très perturbante pour nous. Le directeur de l’école, qui est notre appui principal à Tyr, s’est chargé de toute l’organisation et a réussi à faire venir beaucoup de monde. Nous n’étions arrivés que depuis deux jours et nous n’avions pu faire le tour de chacune des familles du projet pour expliquer ce que nous avions fait depuis deux ans à Toulouse. Ainsi son aide fut fondamentale. Le soir, une grosse centaine de personnes entrent dans la salle, Maire, représentant du ministère de l’Éducation, militaires turcs de l’UN compris. Beaucoup d’invités donc, présentation du film très lyrique par le directeur (enregistrement disponible sur le blog, en arabe). Quelques jeunes du projet sont là, pas tous, on les aperçoit mais peu d’échanges, ils ne viennent pas nous voir. Durant la projection, des « journalistes » des médias locaux s’amusent à traverser la salle de long en large pour prendre des photos au flash des visages des spectateurs en train de visionner le film ; obligé d’aller les virer. De nombreuses personnes entrent et sortent de la salle laissant la porte grande ouverte. On finit la projection tant bien que mal, avec une cinquantaine de personnes dans la salle. À peine les lumières allumées, quelques mots de notre part, tout le monde est déjà parti. Il est tard, certes, mais pas même un mot de la part des jeunes. Gros échec donc, c’est certain. On nous prévenait de cela à Jénine avec des gens privés de cinéma depuis 25 ans, c’est finalement à Tyr où les gens ont plus l’habitude, que le fiasco s’est déroulé. Cependant, nous retenons ce soir là que tous les gens présents ont pu voir quelque chose appelé film, qui est en dehors du flux d’images qu’ils absorbent à la télé, dicté par le pouvoir capitaliste occidental qu’ils prétendent boycotter. La projection s’est terminée tard dans une ville où les rues sont vides à 19h, et on peut comprendre le désintérêt des militaires pour un film dont ils ne comprenaient même pas les sous-titres (projection en arabe). Une projection tout dans la forme donc, qui, hélas, nous rappelle beaucoup trop nos aprioris d’un Liban ultra-consumériste.

 

La pluie diluvienne, les quatre heures d’électricité par jour (trois de nuit entre 2h et 6h) et le froid humide n’ont d’abord pas bien réussi à nous consoler. C’est en partant à Tripoli pour la seconde projection que l’aventure continua. Deux jours de « tournée » avec notre ami Bob, qui était notre interprète sur le tournage. Pour lui venant de Tyr c’est la première fois à Tripoli. L’accueil réservé par le directeur de l’Institut français fut fantastique. Une bonne quarantaine de personnes à la projection, dans des conditions idéales, grande salle très classe. Un vieux médecin réfugié syrien aisé, branché à un respirateur, nous a félicité, avec un brin de cynisme sur l’espoir que pouvait donner ce genre d’initiative pour l’humanité. « Continuez les jeunes, c’est bien… » On nous a demandé pourquoi ne pas avoir montré plus directement le mur en Palestine. Après avoir expliqué que ce n’était pas l’objet du film et que d’autres l’ont fait bien mieux, le vieux monsieur a très bien répondu pour nous : « Ce ne sont pas des reporters, ce sont des cinéastes ! » Merci. Une enseignante de français souhaite projeter le film à ses étudiants pour travailler sur certains passages. Super ! Une jeune fille de quinze ans veut devenir réalisatrice et aimerait faire des films de la même manière. Fonce !
Le soir nous bénéficions de la seule nuit d’hôtel de la tournée (en fait c’était un couvent franciscain super agréable) et d’un apéro à l’arak, c’est au moins ça qu’on aura tiré du Ministère des affaires étrangères !

 

Le lendemain nous présentions le film au cinéma Metropolis de Beyrouth, LA date ultra-classe de la tournée. Après avoir frôlé l’annulation pour cause d’absence de permis de tournage par la Sûreté Générale du Liban, le cinéma nous permet de prendre la responsabilité de projeter quand même, en faisant passer la présentation comme privée. Merci, merci, merci. Une cinquantaine de personnes encore dans une superbe salle. Projection en Blu-ray sur un immense et magnifique écran, son nickel, là on est vraiment au cinéma, l’image claque ! Je parle anglais ce soir pour rien car en fait tout le monde est francophone dans la salle, on me le dit à la fin. Les gens étaient très intéressés par comment ce film avait été fait, qu’est ce qui nous avait mené à faire tout cela. Des questions très pertinentes donc sur le fait que cette tournée n’est pas juste la diffusion du film mais bien la poursuite du projet, une étape sans laquelle tout ce qui a été fait avant n’aurait aucun sens. La création artistique n’est rien pour nous sans lui permettre d’avoir un contexte au sein duquel questionner des choses de manière directe. 10 dvd vendus ce soir là, au moins autant offerts. C’est la première fois que nous arrivions à les vendre ces dvd, on passait notre temps à les donner, très mauvais commerçants que nous sommes. Toutes recettes ont été noyées dans l’arak…

 

Nous avons passé les derniers cinq jours à parcourir le Liban au gré de nos envies spontanées. Baalbeck, la Bekaa, aller chercher l’arak artisanal dans une maison dans les montagnes, Batroun, les villages sur les hauteurs,… On vous renvoie au Roman-photo.
Même si la projection de Tyr était décevante, nous retenons les moments passés avec un des jeunes du projet et sa famille. C’est la première que nous voyons dans le film avec le pêcheur et son fils qui tape dans le micro. Nous avons toqué à leur porte le premier jour de notre arrivée et nous retiendrons longtemps le sourire du père nous voyant ici deux ans après. Durant la semaine des discussions sur la politique, le mariage, les moyens de subsistance, la vie,… Notre plus grosse fissure au Liban se trouve dans cette toute petite maison, chez cette famille dont nous faisons désormais partie. 

 

Nous avons quitté le Liban avec la certitude de revenir bientôt, nous y avons maintenant beaucoup trop d’amis pour le considérer comme vraiment étranger. À l’heure où je vous écris je me glace les pieds à Berlin. Relayez l’info de la projection pour mercredi !

 
 
 

ALLEMAGNE


Nous sommes arrivés à l’aéroport de Berlin en oubliant de récupérer nos bagages à la sortie de l’avion. On discutait, aucun contrôle de papiers, nous avions perdu l’habitude de l’espace Schengen si bien qu’on est sorti sans se rendre compte que nous n’avions pas pris nos affaires. En arrivant directement de la Palestine et du Liban, nous avons revécu ce choc que nous mettons en scène dans le film : une perte totale de repères survenant au moment le plus inattendu du voyage, le retour « chez soi » (contexte européen occidental pour nous).

 

Le froid polaire et la neige ont considérablement réduit nos mouvements. Nos multiples tentatives de suivre certaines situations de la capitale allemande se sont régulièrement soldées par des échecs. Jamais au bon endroit au bon moment, nous n’arrivons définitivement pas à saisir le rythme de cette ville.

Une seule projection était prévue, dans le plus vieux cinéma d’Allemagne à Kreuzberg : le cinéma Moviemento. Une seule projection car nous changions d’échelle de pays, et puis les liens que nous avions avec les familles sur place étaient bien plus réduits. Nous l’attendions beaucoup cette projection car dans Diseponti nous présentons une image très tranchée de Berlin, celle que nous avions alors vécue et qui nous a marqué.

 

Pour nous, Berlin est restée une immense ville dans laquelle nous n’avons pas réussi à faire part du contexte, pour reprendre l’expression du précédent mail. Le flux des personnes et des choses, des évènements et des activités, paraissait tellement intense qu’il ne laissait pas la place à la spontanéité, à l’improvisation, ces temps de latence dans lesquels peuvent se construire d’autres modes de faire et d’échanger. Alors cette idée, même si nous l’avons mise dans le film, et que nous avons revécu la même chose en revenant cette fois-ci, elle nous dérange. Toute généralisation de contexte nous fait oublier le particulier. Et bien sûr que Berlin n’est pas uniquement cette ville superficielle où l’enchaînement frénétique des activités fait oublier un besoin plus profond de constructions sociales collectives. Mais cette idée nous permet de critiquer plus largement le contexte occidental, où l’apparente liberté individuelle de chacun fait oublier l’urgence de continuer à créer ces « espaces d’invention sur le monde », zones d’expérimentations où l’on peut redéfinir les règles du jeu. Ces espaces, ces fissures pour reprendre le titre du film, nous ont été plus difficiles à trouver à Berlin.

 

Alors un des spectateurs venu voir Diseponti au Moviemento nous demande lors de la discussion après la projection : « Mais ne pensez-vous pas avoir filmé différemment en Europe qu’au Moyen-Orient ? La compréhension de la langue ou la distance culturelle ne modifient-elles pas votre manière de filmer ? » Évidemment. Nous sommes aussi sujets au charme de l’exotisme, et probablement que nous n’aurions pas porté autant d’attention à certaines personnes au Liban ou en Palestine si nous comprenions toutes leurs paroles et qu’elles vivaient dans le même environnement que le notre. Un ami marin ici en Italie nous a dit : « Il faut toujours chercher à avoir les yeux du veau à peine né ». Le contexte de Berlin et plus largement de l’Europe occidentale porte d’autres questions, d’autres urgences que celui du Moyen-Orient évidemment, et construire des projets à cheval sur ces territoires nécessite une adaptation continue.

 

Le vieil écran et l’ancienne sono ont donné un très beau charme au film, une projection unique pour les 50 personnes présentes. 45 minutes de discussion on permit d’aborder des sujets différents que dans les autres pays. Le projet de théâtre, quels retours de la part des familles, la forte expression des femmes dans le film mais leur nombre réduit dans le projet,… On nous a dit que le film pouvait paraître un peu naïf par moment, mais toujours sincère. La difficulté de vouloir faire un seul et même film pour différents contextes et faire ressortir les dimensions universelles de l’humanité est bien celle-ci : grossir les choses, les simplifier. Pour cela nous ne faisons que poser des questions. On nous a aussi dit que « le film est une merde, le montage est horrible et on n’y comprend rien. » Difficile de vous en dire plus car nous n’avons pas eu droit à d’autres arguments que ceux-là, mais au moins c’est dit. On regrette d’être parti le lendemain de la projection et ne pas avoir eu le temps de revoir les familles de Berlin présentes dans le film. Nous savons que l’image d’eux dans le film les a un peu dérangé, mais ils reconnaissent la démarche générale du film et nous continuons à en discuter avec eux.

Nous avons tout de même trouvé quelques poches de chaleur à Berlin, chez les amis qui nous hébergeaient, le cinéma qui nous accueillait, les gens qui nous ont reçu chez eux, ce sont ces souvenirs qui nous restent en tête.

 

Depuis Berlin, nous avons pris la voiture pour continuer le voyage. Après une trentaine d’heures de vol et encore plus dans les différents aéroports, on retrouve finalement les voies terrestres. Deux projections sont déjà passées. La première à Alfonsine au cinéma associatif de la ville, le Gulliver, avec les familles du projet. Une soirée magnifique si on oublie les cinq interruptions du film pour des problèmes techniques. Et la seconde au centre social autogéré « Brigata Trentasei » à Imola, suivie d’une superbe discussion dans un contexte plus militant. Mais tout ça fera partie du prochain et ultime courrier. Nous avouons maintenant fatiguer beaucoup, c’est pour ça aussi que les nouvelles tardent. Les nombreuses expériences que nous vivons ont besoin maintenant d’être digérées.

 

 

ITALIE

 

Le film est long, trop long pour certains, les textes sont longs, trop longs pour certains. Mais je reprendrais moi aussi Pascal en nous excusant de ne pas avoir eu le temps d'être brefs.

Pour faire passer la lecture, vous pouvez écouter ces voix napolitaines qui nous ont marquées : Pietra Montecorvino, ou La macchina 50, ça dépend de votre style…

 

Hier soir on faisait notre dernière projection à Naples, à l’Ex Asilo Filangieri, avec le collectif La Balena. Une projection particulière car l’histoire du film se termine à Naples, et nous achevions notre grand voyage dans cette même ville. Pour le moment on ne s’en rend pas vraiment compte mais c’était aussi une première conclusion de ces deux ans et demi de course pour arriver à la fin du projet. On explique toujours que notre film est un instrument pour continuer à créer des situations de rencontres et non une fin en soi, ce voyage nous l’a démontré et ce n’est qu’à la fin de ce tour qu’on peut finalement se poser un peu et regarder derrière nous pour imaginer devant.

 

J’écris à chaud, le lendemain matin de cette dernière projection. C’est pour l’envie de garder les émotions encore fraiches et puis aussi car on redoute déjà notre retour à Toulouse et on doute sur nos capacités à écrire cette dernière newsletter à la maison.

 

Nous avons bien fait de finir par l’Italie. Cette dernière étape fut vraiment dense, vraiment marquante. Déjà le fait de pouvoir parler avec tout le monde sans barrière de langage. Ensuite le fait que nous y connaissons beaucoup de monde. Enfin les contextes très divers au sein desquels nous avons présenté le film : cinéma, écoles, festival, squats.

 

La première s’est faite au cinéma associatif Gulliver de la petite commune d’Alfonsine, où le projet Ponte Radio est né, il y a maintenant près de 10 ans. Une petite ville de campagne avec une grande histoire. La guerre s’y est installée quelques semaines en 44, les partisans y combattaient alors les Allemands et cette terre est restée marquée par l’histoire de la résistance. Seulement le temps est passé, le local du parti communiste est devenu celui du parti démocrate, les affiches xénophobes de la Lega Nord on envahit les murs, et nombreux sont ceux qui ont fait une croix sur la résistance à Alfonsine, rattrapée par la situation du pays. Les quelques jours de préparation nous ont tout de même permis de mobiliser la voiture communale qui tournait dans la ville pour annoncer l’événement au mégaphone, un rêve d’enfant pour nous (vous pouvez voir la vidéo ici). Pendant quelques jours on s’est cru à Tournefeuille ou Colomiers (les villes où nous avons grandit avec Jules), en train de s’organiser avec des employés communaux très sympas. En effet le cinéma s’était fait voler son vidéoprojecteur quelques mois plus tôt, on a du se débrouiller avec notre matériel et quelques bouts de ficelles, c’est toujours chouette de remettre les mains dans le cambouis. L’accueil des familles fut au moins aussi chaleureux qu’en Palestine ou chez le pêcheur de Tyr, le vin rouge artisanal et la grappa ont remplacé le café.

 

Une quarantaine de personnes sont venues, presque uniquement les familles du projet. Malgré les cinq interruptions de la projection à cause de problèmes inexpliqués de notre ordinateur, la discussion qui a suivit a été très intéressante car nous étions face à des gens connaissant très bien Ponte Radio, toute son histoire, son développement et ses limites. Notre démarche d’un film sur les traces de cette expérience, d’un outil pour offrir une continuité au projet, et non d’un documentaire sur la pratique théâtrale a été très bien accueillie. Certaines personnes ont relevé des détails très importants du film et c’était la première fois qu’on nous les signalait. Certaines images de l’Italie qui nous paraissaient relativement banales, que nous avions parfois choisit de manière un peu folklorique, ont été interprétées dans une toute autre perspective. Celle d’une Italie en perdition, d’une misère sociale grandissante selon les propos de personnes rencontrées. Nous expliquions souvent la différence de la portée d’un projet entre une ville de Palestine et Berlin par le fait que d’un côté l’urgence est palpable, visible, évidente, et de l’autre elle ne l’est pas. En Italie, nombreuses sont les personnes qui nous ont fait part de leurs préoccupations, l’urgence est là, on la sent. Et même si le score du Mouvement des 5 étoiles aux élections durant notre séjour a fait renaitre certains espoirs, nombreux sont ceux qui ne veulent plus se fier aux illusions.

 

De manière générale nous avons été très largement félicités en Italie, aussi pour nos choix de montage et l’originalité du film. Ça nous a vraiment touché car notre tentative d’un documentaire très ouvert, lâchant une grande place à l’interprétation personnelle, peut parfois perdre le spectateur qui s’attend à un film plus didactique. Beaucoup de gens ont été très sensibles aux messages que l’on a construit par l’association de certaines images et situations de différents contextes.

 

La seconde projection à Imola fut la première dans un « centre social autogéré », appellation assez courante en Italie pour dénommer ces lieux, souvent squattés, où sont développées des tentatives d’expériences sociales, culturelles, politiques,… Le lieu était remplit et on se sentait vraiment à la maison, proches de la tentative portée par ce collectif Brigata Trentasei de créer un lieu de rencontres et de développement politique indépendant. Le fait de présenter le film à des jeunes ayant à peu près le même âge que nous a permis aussi de nouveaux échanges. On a raconté notre histoire et montré que la détermination pouvait porter à la réalisation de projets conséquents, même lorsqu’on est jeune.

 

Après une escale au port de Ravenne pour rêver sur un voilier de 23 mètres à reprendre, et quelques repas romagnols assassins, nous avons rejoint le festival « Per non morire di televisione » (Pour ne pas mourir de télévision) à Ravenne. On y passait le film en ouverture du festival. C’était pour nous une occasion inespérée, passer au programme d’un festival avec un nom pareil c’était parfait ! Malgré le son horrible, la projection s’est quand même faite au cinéma devant 70 personnes, dont pas mal connaissaient Ponte Radio et avaient vu les spectacles trois ans plus tôt. C’était aussi la première fois que Enrico (initiateur de Ponte Radio avec Alessandro) voyait le film en italien. La première question nous a un peu surpris : « C’est quand que vous ferez du vrai cinéma ? » En fait le type voulait savoir si on utiliserait le même regard (qui lui a beaucoup plut) pour créer une fiction. Certains ont aussi apprécié le film car il leur permettait de finalement saisir le projet Ponte Radio dans son ensemble.

Le lendemain, après une nuit de rêve dans un hôtel de rêve offert par le festival (ça y est on est des stars !), on se retrouvait face à 180 lycéens. Sections professionnelles, artistiques, littéraires, le tout mélangé pour une ambiance effrayante au début mais fantastique au final. Ils sont tous restés pour une belle discussion, les questions nous permettaient de raconter l’histoire qui entoure la création du film, un peu depuis cette position de grands frères qui permet de faire passer beaucoup de choses. Le groupe du lycée artistique est même resté 45 minutes de plus assis par terre avec nous pour aller plus loin, un instant spontané dont on garde un souvenir très touchant.

 

L’heure qui suivait nous prenions la voiture en direction de Naples car le lendemain rebelote, mais au sud cette fois-ci. Une fine équipe à bord, deux Français, un Italien et un Libanais.

 

Au lycée G. B. Vico de Naples, dans l’un des plus vieux bâtiments de la ville, nous avons installé notre projection dans une salle immense. 160 élèves cette fois-ci, et toujours cette satanée présentation avant qui me tord l’estomac. Le micro était indispensable. Malgré les allées et venues, l’ambiance était plutôt chouette, certains faisaient même leurs devoirs à la lumière des petites ouvertures des fenêtres dans la salle. Comme si on projetait en Palestine mais dans un bâtiment de la Sorbonne en 68. Surprise que la discussion ait duré si longtemps à la fin. Presque une heure à répondre aux interrogations pertinentes des jeunes, très intéressés par le projet, curieux des pays que nous avions traversés, des difficultés rencontrées et du point de départ de tout ça. Alessandro prépare aussi une nouvelle action avec les professeurs du lycée et les jeunes manifestaient leur envie de participer à la prochaine expérience.

 

Notre séjour à Naples fut intense car nous étions plongés au sein du collectif La Balena, un groupe de personnes occupant l’Ex Asilo Filangieri, un bâtiment gigantesque du XVIème siècle, rénové pour héberger le Forum international de la culture 2013. Cette institution ne faisant rien, le collectif a choisi d’occuper les espaces, construisant un projet ouvert pour faire vivre le lieu de manière indépendante. Depuis un an l’Ex Asilo Filangieri vit de concerts, expositions, réunions, répétitions,… Le projet n’est pas évident au quotidien, comme toute démarche collective indépendante, mais il a le mérite d’exister. Nous avons alors participé aux réunions internes et nous étions face à un miroir par rapport à ce que nous faisons à Toulouse. Lorsqu’on rencontre de telles situations on a vraiment l’impression que les frontières n’existent plus, les préoccupations sont les mêmes, les tentatives se croisent, les expériences sont complémentaires.

 

La dernière projection s’est faite dans la chapelle de l’Ex Asilo Filangieri à Naples. Une quarantaine de personnes sont venues, dont un bon nombre que nous avions connu durant la réunion de l’après-midi dans la campagne napolitaine. Une émotion particulière nous a porté sur cette dernière discussion du voyage. Les questions étaient profondes et pleines d’intérêt sur comment construire ces fameuses zones d’expérimentations collectives, quels éléments culturels, sociaux, politiques sont-ils à prendre en compte ? Encore une fois on nous a dit que le film était trop long, encore une fois on a rappelé son contexte de production. Une remarque nous a bien fait marrer :

« J’ai compris tout le film sur les premières parties au Liban, en Palestine et en Allemagne, mais une fois arrivé en Italie, à Alfonsine, je n’ai rien pigé à ce que racontaient ces Romagnols ! Faut mettre aussi les sous-titres pour l’Italie, nous on est Napolitains, pas du nord ! » L’acoustique de l’église ne devait pas aider à la compréhension dans ce pays multilingue.

 

Je finis d’écrire ce texte à Toulouse, ou plutôt à Tournefeuille. On a terminé la tournée avec 1 138 personnes au total qui ont vu le film en projection, en notre présence. Je garde très loin de moi l’idée d’une conclusion car c’est plutôt un point de départ que l’on s’est forgé en deux ans et demi. Depuis l’idée de faire un film sur les traces de Ponte Radio jusqu’à la diffusion de celui-ci, ce n’a été qu’un parcours de proche en proche, de petites étapes en petites étapes, de personnes en personnes. Prise des billets d’avion, départ, filmer, penser, traduire, penser, monter, présenter, retraduire, repartir, présenter, discuter, rencontrer, continuer à rencontrer et avoir de nouvelles idées, de nouvelles portes, les ouvrir, continuer.

 

C’est dur de ne pas sentir le vide après un voyage pareil (même si l’administration nous ramène vite les pieds sur Terre). Mais aujourd’hui on a dix fois plus de po(r)tes qu’avant, comment résister à l’envie d’en créer d’autres ?

 

MERCI À TOUS LES GENS RENCONTRÉS SUR LA ROUTE !

Clément & Jules.